Kate attendait déjà au sommet, souriant encore comme si tout cela n'était qu'un jeu. Sa main était à nouveau là et elle tira Sophia vers le haut. Ensuite, elles coururent encore mais, cette fois-ci, sur les toits.
Kate les emmena vers un interstice qui menait vers un autre toit, bondissant dans le chaume comme si elle ne se souciait aucunement du risque de passer au travers. Sophia la suivit, réprimant son envie de crier quand elle glissa presque puis bondissant avec sa sœur dans une section basse où une douzaine de cheminées crachaient la fumée d'un four à poterie situé en dessous.
Kate essaya à nouveau de courir mais Sophia, sentant une occasion de se cacher, la saisit et la tira dans le chaume, où elles se retrouvèrent cachées parmi les bottes de foin.
Attends, dit-elle par télépathie.
A son grand étonnement, Kate ne protesta pas. Elle regarda autour d'elle alors qu'elles se blottissaient dans la partie plate du toit, ignorant la chaleur qui montait des feux d'en dessous. Kate avait dû se rendre compte qu'elles étaient bien cachées. La fumée brouillait la plus grande partie de ce qui se trouvait autour d'elles et ce brouillard qui les enveloppait les cachait encore plus. C'était comme une seconde ville, là-haut, avec des lignes de vêtements, des drapeaux et des bannières qui fournissaient toutes les cachettes qu'elles pouvaient désirer. Si elles restaient tranquilles, personne ne pourrait les retrouver en ce lieu. De plus, personne d'autre n'aurait la stupidité de risquer de marcher sur le chaume.
Sophia regarda autour d'elle. L'endroit était paisible à sa façon. Il y avait des endroits où les maisons étaient si proches les unes des autres que les gens auraient pu toucher du bras celle des voisins et, plus loin, Sophie vit qu'on vidait un pot de chambre dans la rue. Elle n'avait jamais eu l'occasion de voir la ville sous cet angle, les tours du clergé et les fabricants de munitions, les gardiens de l'horloge et les sages qui se dressaient au-dessus du reste, le palais qui se tenait entouré par ses murailles comme une escarboucle qui brillait sur la peau du reste.
Elle se blottit là avec sa sœur, qu'elle tenait dans ses bras, et attendit que les sons de la poursuite passent en dessous.
Peut-être, juste peut-être, arriveraient-elles à s'en sortir.
CHAPITRE TROIS
La matinée devint l'après-midi avant que Sophia et Kate n'osent sortir de leur cachette en rampant. Comme Sophia l'avait pensé, personne n'avait osé grimper sur les toits pour y aller les rechercher et, même si les sons de la poursuite s'étaient bien rapprochés, ils ne s'étaient jamais rapprochés assez.
Maintenant, ils semblaient avoir complètement disparu.
Kate jeta un coup d’œil à l'extérieur et observa la ville d'en dessous. L'agitation du matin avait disparu, remplacée par un rythme et par une foule plus détendus.
“Il faut qu'on descende d'ici”, murmura Sophia à sa sœur.
Kate hocha la tête. “Je meurs de faim.”
Sophia le comprenait. La pomme que Kate avait volée avait disparu depuis longtemps et la faim commençait à la hanter, elle aussi.
Elles descendirent au niveau de la rue et Sophia se mit à regarder autour d'elles. Même si les sons de leurs poursuivants avaient disparu, une partie d'elle-même était convaincue que quelqu'un allait leur sauter dessus dès le moment où leurs pieds toucheraient le sol.
Elles se frayèrent un chemin dans les rues en essayant de se faire aussi discrètes que possible. Cela dit, à Ashton, il était impossible d'éviter les gens parce qu'il y en avait tout simplement trop. Les bonnes sœurs ne s'étaient pas vraiment souciées de leur enseigner la géographie mais Sophia avait entendu dire qu'il y avait des villes plus grandes au-delà des États Marchands.
A cet instant-là, c'était dur à croire. Il y avait des gens partout où Sophia regardait, même si, à cette heure-là de la journée, la plus grande partie de la population de la ville devait être à l'intérieur, en train de travailler durement. Il y avait des enfants qui jouaient dans la rue, des femmes qui allaient et venaient des marchés et des boutiques, des ouvriers qui portaient des outils et des échelles. Il y avait des tavernes et des théâtres, des boutiques qui vendaient du café venant des pays récemment découverts au-delà de l'Océan des Reflets, des cafés où les gens semblaient être presque aussi intéressés par la discussion que par leur repas. Elle était très étonnée de voir les gens rire, heureux, vraiment insouciants, ne rien faire d'autre que passer le temps et s'amuser. Elle avait même du mal à croire qu'un tel monde puisse exister. Par rapport au silence et à l'obéissance imposés par l'orphelinat, le contraste était choquant.
Il y a tant de choses, dit Sophia par télépathie à sa sœur, lorgnant les stands de nourriture qu'il y avait partout, sentant croître des crampes à l'estomac à chaque odeur qu'elle rencontrait.
Kate inspectait les lieux d'un œil pragmatique. Elle choisit un des cafés et s'en approcha prudemment pendant que les gens qui se tenaient devant se moquaient d'un soi-disant philosophe qui essayait de décider quelle proportion du monde on pouvait vraiment connaître.
“Tu y arriverais mieux si tu n'étais pas ivre tout le temps”, lui cria un badaud.
Un autre se tourna vers Sophia et Kate alors qu'elles approchaient. L'hostilité ambiante était palpable.
“On ne veut pas de racailles comme vous ici”, dit-il d'un ton méprisant. “Filez !”
La colère pure de ses paroles était pire que ce à quoi Sophia s'était attendue. Cependant, elle repartit vers la rue en traînant les pieds, entraînant Kate avec elle pour qu'elle évite de faire une chose qu'elles devraient regretter par la suite. Bien qu'elle ait visiblement abandonné son tisonnier quelque part en fuyant la foule, elle avait certainement l'air de vouloir taper sur quelque chose.
Cela signifiait qu'elles n'avaient pas le choix : elles allaient devoir voler leur nourriture. Sophia avait espéré que quelqu'un leur ferait la charité. Pourtant, elle savait que ce n'était pas comme ça que fonctionnait le monde.
Elles comprirent alors toutes les deux qu'il était temps qu'elles utilisent leurs talents et elles se mirent d'accord sans mot dire, d'un signe de tête simultané. Elles se placèrent chacune d'un côté d'une ruelle, regardèrent toutes les deux une boulangère travailler et attendirent. Sophia attendit jusqu'à ce que la boulangère puisse lire ses pensées puis elle lui dit ce qu'elle voulait qu'elle entende.
Oh non, pensa la boulangère. Les petits pains. Comment ai-je pu les oublier à l'intérieur ?
Dès que la boulangère eut cette idée, Sophia et Kate passèrent rapidement à l'action. Quand la femme se détourna pour repartir chercher les petits pains à l'intérieur, elles se précipitèrent en avant et, se déplaçant à toute vitesse, saisirent chacune une brassée de gâteaux, presque plus que ce qu'elles pourraient manger.
Elles se cachèrent toutes les deux derrière une ruelle et mangèrent voracement. Bientôt, Sophia sentit qu'elle avait le ventre plein. C'était une sensation étrange et agréable qu'elle n'avait jamais connue. La Maison des Oubliés ne pensait pas qu'il fallait fournir plus que le strict minimum à ses protégées.
Alors, elle rit en voyant Kate essayer d'enfoncer un gâteau entier dans sa bouche.
Qu'est-ce qu'il y a ? demanda sa sœur.
C'est si bon de te voir heureuse, répondit Sophia par télépathie.
Elle n'était pas sûre que ce bonheur durerait. A chaque pas, elle cherchait les chasseurs qui les poursuivaient peut-être. Pour les récupérer, l'orphelinat ne se dépenserait pas plus que ce que les deux filles pourraient leur rapporter mais comment prévoir l'avenir alors que les bonnes sœurs voudraient certainement se venger ? Il fallait au minimum que Sophia et Kate restent à l'écart des gardes, et pas seulement parce qu'elles s'étaient évadées.